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Interview croisée : Hiba Debouk, Directrice déléguée d’AREP & Emmanuel Rouede, Directeur général des services de la ville de Grenoble

À l’occasion de la Biennale des Villes en Transition 2025, la fresque « Grenoble 2040 » propose un récit collectif et prospectif du futur de la ville. Pensée comme un outil d’exploration et de mobilisation, cette fresque invite habitant.e.s, institutions et acteur.ice.s du territoire à imaginer des futurs possibles face aux grands défis écologiques, sociaux et économiques.  

Dans cette interview croisée, Hiba Debouk, Directrice déléguée d’AREP et Emmanuel Rouede, Directeur général des services de la ville de Grenoble, reviennent sur les enjeux de ce travail, la place de l’imaginaire dans les démarches urbaines, et la façon dont ces récits peuvent nourrir l’action collective. 

1. À travers la fresque «  Grenoble 2040 » vous proposez un récit possible du futur de Grenoble. Pourquoi est-il si important de réintroduire l’imaginaire dans les démarches urbaines et institutionnelles ? Et comment faire en sorte que ce récit soit partagé, compris et approprié par toutes et tous ?   

HD : Une démarche prospective passe par la sollicitation de l’imaginaire. On n’est pas dans la planification, mais on propose un ou plusieurs futurs possibles, une trajectoire pour Grenoble en 2040. C’est important parce que l’imaginaire permet de se figurer des choses lointaines, impensables dans le contexte actuel. La question écologique, par exemple, ne peut avancer que si l’on propose de nouveaux imaginaires : adaptation au changement climatique, nouvelles manières de consommer, etc. La prospective permet de poser une perspective pour orienter les décisions, les choix, les politiques.  

La fresque « Grenoble 2040 » c’est une fresque qui se veut collective. Elle rassemble des questions qui concernent les citoyennes et citoyens. Dès le début, on a ouvert le champ des contributions. La manière dont elle a été conçue est aussi importante que la démarche elle-même. Pendant la Biennale, on a soumis la fresque à des ateliers, avec des experts et des non-experts, pour avoir un maximum de retours. C’est une fresque vivante. Il ne s’agit pas d’une trajectoire figée que l’on impose ici, mais on construit une vision

ER : Cela s’inscrit dans un choix de la Ville, un choix fait en 2022, quand Grenoble était Capitale Verte de l’Europe. On a choisi 2040 comme l’horizon d’une génération. La planification traditionnelle repose sur une capacité à prévoir pour envisager l’avenir, mais nous avons quitté le monde des certitudes. L’approche prospective, elle, permet de créer un imaginaire. Et c’est cet imaginaire qui produit de l’action, des décisions. Il génère une prise de conscience. L’enjeu, c’est de concentrer les moyens pour orienter, planifier autrement. On essaie de renouveler les outils de vision prospective. Le “donut” (Raworth, 2017) par exemple, montre bien à la fois les limites planétaires à ne pas dépasser, et le plancher social, entre lesquels il s’agit de trouver un futur souhaitable pour l’humanité. 

Dans la fresque, il y a ces éléments-là. On se projette dans un imaginaire futur. Le dessin de Gaëtan AMOSSE a été un outil extraordinaire. La qualité graphique a eu un effet hypnotique pendant la Biennale. On a été agréablement surpris : certain.e.s restaient des heures à regarder, décortiquer, explorer les détails. La force poétique du dessin a ouvert l’imaginaire du futur. C’est rare qu’un sujet urbain capte autant l’attention. La qualité artistique du rendu a été déterminante. On explore là une nouvelle façon de faire de l’urbanisme à grande échelle. 

HD : Tout à fait. C’est une nouvelle manière de faire. Quelque part, c’est prometteur. On montre aux personnes qu’elles peuvent contribuer au changement, qu’elles peuvent être actrices, et on leur montre les moyens de le faire.  Le dessin ancre la fresque dans la réalité de Grenoble : topographie, paysage local, patrimoine. C’est une démarche qui a toujours voulu partir de l’existant. C’est contextualisé, en lien avec les gens qui y vivent.

Photo : Nicolas Tixier
2. L’un des objectifs de « Grenoble 2040 » est de penser des quartiers favorables à la santé. Comment cette ambition s’est-elle traduite concrètement dans la fresque, et quelles implications cela peut-il avoir sur les politiques publiques à venir ?  

ER : La démarche de quartier favorable à la santé, c’est une démarche que la Ville a engagée depuis plusieurs années. Elle nous a permis, sur deux grands projets urbains — la Presqu’île et la ZAC Flaubert — de conduire des écoquartiers favorables à la santé. 
Nous l’avons également poursuivie avec une charte de l’urbanisme et de l’habitat favorable à la santé, qui nous sert de cadre d’échange avec les opérateurs privés dans la réalisation de projets. 

La fresque s’inscrit aussi dans ce cadre, à travers sa dimension prospective. L’urbanisme favorable à la santé a été la thématique des diagnostics préalables territorialisés par quartiers et partagés auprès des habitant.e.s. Le lien entre santé et urbanisme permet à chacun.e de se projeter dans un regard personnel dans l’avenir de sa ville. 

Ce qui va ressortir des travaux autour de la fresque permettra aussi d’enrichir cette démarche. On n’est pas dans une logique figée ; c’est une démarche qui se bonifie au fil du temps, qui a vocation à perdurer et à s’adapter en permanence. D’ailleurs, il y a eu un atelier qui portait spécifiquement sur la santé pendant la Biennale de la Transition, et la fresque a servi de support. C’est un moyen de faire réfléchir, de faire parler et d’engager collectivement.  

 HD :  Dans chaque mise en situation, on a rappelé les ingrédients relatifs à l’urbanisme de santé. Ce n’est pas uniquement la santé physique, c’est aussi la santé mentale. Et son articulation avec l’architecture, le bâti, l’espace public, le grand paysage, la question de l’alimentation, des nuisances, la reconnexion aux éléments naturels. 

On voit très bien dans la fresque la représentation du sol : matérialité, préservation, sobriété foncière, patrimoine existant. Il y a aussi le rapport à l’eau, sous toutes ses formes : la matérialité de l’eau en surface, en souterrain, une gestion alternative de l’eau, la préservation de la ressource, la reconnexion aux éléments naturels. Le sol, l’eau et l’air font partie de cette articulation entre enjeux urbains, écologie et santé.

Extraits de la Fresque « Grenoble 2040 »- Ville de Grenoble 

3. Comment la fresque contribue-t-elle à faire évoluer les représentations sociales de l’écologie vers une vision plus désirable et partagée ? 

ER : C’est vraiment intéressant de voir, au fil des biennales, comment le contexte et les thématiques évoluent avec le temps. En 2019, on était parmi les premiers à poser les questions de l’effondrement. Les conférences sur ce thème, notamment celle de Pablo Servigne, avaient été des temps forts et marquants. 

En 2025, les signaux de l’effondrement sont devenus très perceptibles, ce qui signifie aussi que l’on avait un vrai temps d’avance en 2019. En revanche, le climat et la réceptivité de l’opinion publique et de la société aux questions de transition ne sont plus les mêmes. Nous sommes plutôt dans une période de « backlash » écologique. L’esprit de la biennale est d’être un  de rencontres permettant d’échanger et de s’ouvrir aux apports des scientifiques, intellectuels, monde associatif, activistes, et aussi au grand public. Les artistes jouent un rôle de médiateurs, de passeurs d’idées, de prise de conscience et d’émotions dans le cadre de ces temps de biennale.  

Sur la question des outils comme la fresque, nous tentons une nouvelle approche, peut-être que d’autres territoires s’en inspireront, mais quoi qu’il en soit, nous aurons, testé, et apporté une contribution sur ce sujet : comment poursuivre l’engagement collectif nécessaire pour réussir les transitions sociales et environnementales. 

HB : Moi, j’ajouterais simplement un éclairage sur le contexte actuel, ainsi qu’un certain recul sur des questions fondamentales. Les enjeux écologiques, entre autres, sont aujourd’hui bien connus. Il est clair que nous devons modifier nos façons de consommer, de nous déplacer, de nous organiser, de nous habiller, etc. De nombreux efforts sont nécessaires pour atteindre les objectifs fixés par les trajectoires écologiques. 

Dans certains contextes ou milieux, la transition peut être perçue comme une forme de sanction, d’austérité, ou comme quelque chose de négatif et difficile. Pourtant, il existe une matrice fondamentale pour accompagner les modes de vie et la ville : l’aménagement urbain et du territoire. Cette matrice peut soit accélérer la transition vers des modes de vie décarbonés et résilients, soit, au contraire, la freiner. Si nos villes ne sont pas adaptées, cela devient un obstacle.  

Il existe donc un lien très fort entre nos comportements et la manière dont nous façonnons la géographie et les territoires. Les politiques publiques d’aménagement doivent accompagner le changement des modes de vie. C’est grâce à elles, et avec l’implication des concepteurs, urbanistes et architectes, que l’on peut rendre possibles, voire souhaitables, des modes de vie compatibles avec les enjeux de décarbonation et d’adaptation. 

Il y a donc une responsabilité partagée entre les concepteurs et les décideurs publics pour faire en sorte que la ville et ses structures accompagnent cette transition. La réflexion autour de « Grenoble 2040 » soulève justement toutes les questions fondamentales pour aider les habitants à s’engager dans cette transition. 

Il s’agit de réfléchir à comment, à notre échelle, nous pouvons contribuer à limiter les effets du changement climatique. Rien n’est à perdre, tout est à gagner. C’est une prospective positive, car tout dépend de ce que nous ferons pour nous adapter, améliorer notre environnement, tout en sachant que certains risques vont s’aggraver.  

Toutes ces questions nourrissent une pensée collective optimiste, tournée vers la recherche de solutions pour mieux affronter l’avenir. Dans un monde où l’écologie est parfois perçue comme synonyme d’austérité, il est important de rappeler qu’elle propose aussi une manière de faire face collectivement : c’est ce qu’on appelle la résilience collective. 

Et la fresque est un outil de cette résilience collective, à la fois par ce qu’elle raconte et par sa méthodologie. Elle permet de créer du lien, de faire dialoguer une communauté d’acteurs autour des différentes solutions possibles pour faire face à des crises urbaines ou écologiques, qu’elles soient exceptionnelles ou non.  

Nous sommes donc bien dans une démarche résolument positive 

 

A propos de Nina Cardot

Étudiante à Sciences Po Paris, au sein du Master Stratégies Territoriales et Urbaines, Nina s’intéresse aux politiques publiques territoriales ainsi qu’aux enjeux de la transition écologique.

Dans le cadre d’un projet étudiant en Master 1, elle a travaillé avec l’Agence Nationale de l’Habitat (Anah) sur l’éco-conception dans la rénovation urbaine. Elle a ensuite pris une année de césure pour approfondir son expérience professionnelle en réalisant deux stages : le premier à la Ville de Paris où elle a participé à la mise en œuvre du premier plan de lutte contre la précarité énergétique. Le deuxième à l’Atelier Parisien d’Urbanisme (Apur) pour travailler sur la territorialisation de la santé publique.

Actuellement en Master 2, elle commence une alternance au sein de l’association France Villes et territoires Durables.

A propos de Solène Martin

Chargée de Mission, Groupe de Travail et Travaux. Étudiante à l’École Urbaine de Sciences Po Paris sur la transition écologique des villes.

A propos de Quentin Guillemot

Animé par les questions climatiques et les autres limites planétaires, Quentin se dirige vers un parcours sur l’aménagement du territoire à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Son expérience dans les milieux associatifs, notamment à la Fresque du Climat, l’aident à mieux saisir les enjeux de la bifurcation écologique. Entre sa Haute-Savoie natale et sa ville de cœur, Rennes, où il a gagné en compétence sur les sujets de la mobilité et de l’agriculture durable, il pose aujourd’hui ses valises à Paris pour déployer les ateliers territoriaux de France Villes et territoires Durables dans tout le territoire. 

A propos de Tara Goodwin

Diplômée d’une Licence de l’INALCO (Langues’O) en langue Hindi et bi-cursus Relations internationales – Humanités environnementales, Tara est actuellement étudiante en alternance du Master 2 Relations Internationales et Action à l’Étranger de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses missions chez France Villes et territoires Durables s’inscrivent dans la lignée de ses expériences à l’UNESCO et au Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères, contribuant ainsi à son insertion professionnelle dans le domaine de la diplomatie environnementale et de la coopération internationale pour le développement.

A propos d'Isabelana Noguez

Diplômée du Master en Communication Numérique et Analyse de Données à la Sorbonne Nouvelle, Isabelana est une journaliste mexicaine. Elle a travaillé précédemment dans la communication et les relations presse dans le secteur culturel en France et au Mexique. Aujourd’hui, elle s’intéresse aux enjeux écologiques et aux actions et solutions pour préserver l’environnement et la biodiversité.

A propos de Marion Gonzales

Formée aux affaires internationales et européennes entre l’Angleterre et la France dans le cadre d’un double diplôme Sciences-Po Lille / Université du Kent, Marion a débuté sa carrière en plaidoyer et relations institutionnelles des organisations non gouvernementales, dans le secteur du commerce équitable (Label Max Havelaar France). Elle est aujourd’hui responsable de la communication et des affaires internationales de l’association.

A propos de Camille Waintrop-Boyon

Issue des sciences sociales, de l’histoire de l’art et de l’architecture, après diverses expériences dans la gestion de projets culturels et la production audiovisuelle, Camille a travaillé dans la communication au sein du groupe VINCI : depuis les grands projets à l’international jusqu’à La Fabrique de la Cité, think tank dédié à la prospective urbaine.
Carla DONCESCU

Diplômée d’un master 2 en Economie du Développement à Panthéon-Sorbonne, et actuellement en formation alternance du Master 2 Relation Internationale et Action à l’Etranger dans la même Université, c’est à travers ces différents prismes et ses expériences à l’internationale qu’elle approche les problématiques de villes et territoires durables.

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Manon EXBALIN

Diplômée d’un Master en sociologie de la communication, Manon a travaillé précédemment pour Greenpeace, la Mairie de Paris (en particulier pour venir en aide aux étudiants), et le Ministère de la Transition Ecologique (DGALN – Mission Communication).

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Géographe de formation (Université d’Etat de Saint-Pétersbourg), elle a débuté au poste de géographe économiste à l’Académie d’Économie Agricole (Russie), avant de poursuivre sa carrière en France, en tant qu’assistante administrative et comptable (Air Liquide, Association TGV Provence Côte d’Azur, COFHUAT, Groupe Hervé)

A propos de Sébastien Maire

Avant de rejoindre l’équipe FVD, il a occupé plusieurs postes dans la gestion des collectivités locales. Allant d’élu et adjoint au maire de sa ville natale Besançon, chargé des relations universitaires et de la coopération internationale puis Directeur du Développement économique de la Ville de Pantin, pour ensuite être directeur de cabinet à Montreuil où il a notamment piloté la refonte en profondeur du projet urbain vers davantage d’écologie et de développement durable, Il continue son parcours en tant que Haut Responsable de la Résilience de la Ville de Paris.
Il promeut une vision holistique et systémique du développement durable et apporte son expérience/expertise en résilience territoriale et en transition écologique et sociale.
En 2024, il a été nommé Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur, en reconnaissance de son engagement de longue date en faveur de la transformation socio-écologique des territoires.