À l’occasion de la COP30, les territoires ont affirmé leur rôle central dans la mise en œuvre concrète de l’Accord de Paris, notamment sur les enjeux d’adaptation.
Dans cette interview, Brigitte Bariol-Mathais, Déléguée général de la FNAU et vice-présidente de notre association, partage son regard sur les temps forts de cette édition. Elle revient également sur l’évolution du rôle des agences d’urbanisme, désormais au cœur des arbitrages stratégiques de l’habitabilité des territoires et des trajectoires d’adaptation.
1.Quels ont été, selon vous, les moments clés ou les échanges les plus marquants menés au Pavillon France et dans les autres espaces de la COP30 ?
La COP30 a été marquée par une intensification des échanges autour de l’adaptation, avec une maturité nouvelle dans la manière d’aborder les trajectoires territoriales et le rôle des villes et des territoires dans la mise en oeuvre des accords de Paris.
Au Pavillon France, les sessions consacrées à la territorialisation de l’action climatique — notamment celles portées par Bordeaux Métropole, la Ville de Marseille ou Grenoble — ont mis en lumière la capacité des collectivités à articuler action locale et diplomatie territoriale. L’événement co-organisé par le réseau des agences urbaines françaises (Fnau) et le réseau mondial des agences (MTPA-GN), en partenariat avec Expertise France et Mobilise Your City, a également réuni des acteurs français et internationaux autour d’un message clair : l’adaptation repose sur une compréhension fine des contextes locaux et sur une ingénierie capable de traduire cette connaissance en stratégies opérationnelles. La place accordée aux diagnostics multi-échelles a été particulièrement marquante. Les échanges avec différents réseaux de villes ont permis de croiser les approches en matière de solutions fondées sur la nature, d’adaptation des littoraux, d’habitat résilient et de mécanisme de financement pour l’adaptation.
Hors du Pavillon France, plusieurs espaces ont été inspirants. Au Pavillon ICLEI et ONU-Habitat – pavillon des villes et des régions – des collectivités ont présenté des retours d’expérience concrets, notamment sur l’adaptation, le logement et la territorialisation des ODDs. Sous l’invitation de l’AIMF, la Fnau a pu participer et découvrir le Pavillon de la Francophonie. Il a notamment laissé place à un échange sur la manière dont les villes se sont organisées, dix ans après la COP21, pour faire face aux risques climatiques, en mettant l’accent sur les solutions d’adaptation : One Health à Marseille, Renaturation à Bordeaux, Agences d’urbanisme en France et à l’international, Faire avec le déjà-là et les besoins de financement. L’Alliance des villes pour le climat, présentée à cette occasion par l’AIMF et ses partenaires, incarne cette volonté d’agir localement tout en s’inscrivant dans des dynamiques globales.
La COP30 a confirmé que les solutions techniques existent ; le véritable défi reste désormais la montée en capacité, la structuration de l’ingénierie territoriale et la sécurisation des financements pour l’adaptation.
2.Comment la France, particulièrement via les agences d’urbanisme, a-t-elle pu mettre en valeur son expertise en matière d’adaptation lors de la COP30 ?
Les agences ont d’abord montré leur capacité à produire de la connaissance — première brique indispensable de l’adaptation — grâce à des diagnostics territoriaux précis et partagés. Elles ont également démontré comment cette connaissance s’intègre dans des démarches opérationnelles : stratégies littorales, plans locaux d’adaptation, projets de renaturation ou de recomposition spatiale.
Ce qui a retenu l’attention des partenaires internationaux, c’est la manière dont les agences articulent planification stratégique et ingénierie de projet, dans une logique d’accompagnement continu des collectivités, où la sensibilisation et la co-construction avec les acteurs locaux sont la clé de voûte de projets durables et appropriables dans le temps.
Elles ont aussi mis en avant leur approche partenariale, associant État, collectivités, opérateurs et société civile — un modèle jugé inspirant, mais à adapter en fonction des contextes institutionnels et des ressources humaines et financières disponibles.
La COP30 a également été l’occasion de valoriser les travaux des agences et les réflexions européennes sur le logement abordable & durable, dans le cadre de la Déclaration de Chaillot, du plan européen pour un logement abordable ou des Guidelines d’ONU Habitat » Affordable Housing » soutenue par la France, sujet étroitement lié à l’adaptation et à l’habitabilité des territoires.
L’ensemble de ces contributions montre que la France ne se limite pas à produire des stratégies : elle outille, expérimente et met en œuvre, ce qui constitue une force reconnue à l’international.
3.Les territoires ultramarins, particulièrement exposés aux dérèglements climatiques, ont été au cœur des échanges en raison de leurs vulnérabilités multiples. Comment élaborent-ils aujourd’hui leurs stratégies d’adaptation, et quelles solutions concrètes ou approches innovantes avez-vous pu observer qui pourraient inspirer d’autres territoires ?
Les territoires ultramarins, fortement exposés aux dérèglements climatiques, sont aujourd’hui de véritables laboratoires d’innovation. Leur force réside dans une approche d’adaptation contextualisée, fondée sur la connaissance fine du territoire, la planification à long terme et sur la concertation avec les habitants.
À Kourou en Guyane, l’AUDeG accompagne une stratégie progressive face à l’érosion et à la submersion : actions de protection à court terme, puis relocalisation anticipée des activités exposées, appuyée sur l’observatoire des dynamiques côtières et une démarche participative.
En Martinique, l’ADDUAM développe une interprétation contextualisée de la loi Littoral, adaptée aux réalités géographiques, paysagères et socio-économiques locales — montrant qu’un cadre réglementaire national peut devenir un véritable outil d’adaptation lorsqu’il est territorialisé.
En Polynésie française, l’OPUA mobilise les acteurs locaux dans le cadre du Plan Climat 2030, où les des solutions fondées sur la nature sont au centre de leur stratégie intégrée du littoral tout en combinant restauration des écosystèmes, protections adaptées et relocalisation lorsque nécessaire.
À La Réunion, l’Agorah utilise ses observatoires de l’habitat et du foncier pour guider les politiques de logement dans un contexte de pressions multiples, évitant ainsi l’artificialisation et renforçant la résilience territoriale.
Ces retours d’expériences montrent que l’adaptation ne repose pas seulement sur la protection, mais sur une réinvention du rapport à l’espace, mêlant nature, participation et justice sociale — un enseignement précieux pour l’Hexagone.
4. Comment les agences d’urbanisme renforcent-elles leur rôle d’ingénierie stratégique pour répondre à la montée des risques climatiques et environnementaux ?
Les agences renforcent leur rôle d’ingénierie stratégique autour de trois axes : mieux connaître, mieux arbitrer, mieux penser l’habitabilité.
- Mieux connaître : objectiver les limites et les ressources
Grâce à leurs observatoires, elles aiguillent les collectivités désormais les limites du foncier, des ressources, des infrastructures et du cadre réglementaire. Cette connaissance, parfois difficile à partager, permet d’ouvrir un dialogue lucide sur ce qui est soutenable — condition indispensable pour réorienter les stratégies territoriales.
L’Observatoire de l’action climatique du Grand Reims, piloté par l’Agence d’urbanisme de la Région de Reims (AUDRR), illustre cette approche. Il s’appuie sur 18 indicateurs clés (mobilité, énergie, air, habitat, eau, santé, émissions), une gouvernance associant experts et société civile, et un baromètre annuel mesurant la perception et les comportements des habitants. Cette démarche collaborative permet de suivre les actions, d’identifier les leviers et d’accompagner la montée en résilience du territoire.
- Mieux arbitrer : réorienter… et parfois renoncer
Les agences assument un rôle d’alerte et d’aide à la décision stratégique.
L’exemple de Caen en est emblématique : les projections du « GIEC local » ont révélé qu’un projet urbain majeur serait exposé à 40 à 50 jours d’inondation par an.
Plutôt que d’adapter le projet à la marge, la collectivité a engagé, avec l’appui de l’agence, une réflexion sur la nécessité de renoncer et de repenser complètement sa stratégie d’aménagement.
Ces arbitrages, autrefois exceptionnels, deviennent essentiels pour éviter d’investir dans des zones vulnérables.
- Mieux penser l’habitabilité : faire avec l’incertitude et co-construire avec les habitants
Les crises climatiques rendent l’habitabilité mouvante. Les agences accompagnent désormais les collectivités pour définir des trajectoires adaptées, en construisant avec les habitants et non plus seulement pour eux.
En Guyane, après les épisodes de submersion à Kourou survenus entre 2016 et 2019, l’AUDeG a travaillé à la co-construction des solutions en appuyant sur la mémoire et culture du risque et comment rendre une stratégie de relocalisation socialement acceptable. Après une enquête menée auprès de 250 familles et des ateliers de sensibilisation, 71 % des habitants n’excluent pas de déménager si aucune protection n’est possible. Cette dimension sociale est devenue centrale pour anticiper des transitions majeures comme la recomposition spatiale.